LA DESCENTE



Etienne se retrouvait devant le puits, au milieu de la vaste salle, balayée de courants d'air. Certes, il se croyait brave, et pourtant une émotion désagréable le serrait à la gorge, dans le tonnere des berlines, les coups sourds des signaux, le beuglement étouffé des porte-voix, en face du vol continu de ces câbles, déroulés à toute vapeur par les bobines de la machine. Les cages montaient, descendaient avec leur glissement de bêtes de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la gueule du trou semblait boire. C'était son tour maintenant...
Enfin, une secousse l'ébranla, et tout sombra, les objets autour de lui s'envolèrent; tandis qu'il éprouvait un vertige anxieux de chute, qui lui tirait les entrailles. Cela dura tant qu'il fut au jour, franchissant les deux étages des recettes, au milieu de la fuite tournoyante des charpentes. Puis, tombé dans le noir de la fosse, il resta étourdi, n'ayant plus la perception nette de ses sensations.
Il y avait comme des immobilités, quand la cage filait droit, sans toucher aux guides; et de brusques trépidations se produisaient ensuite, une sorte de dansement dans les madriers, qui lui donnait la peur d'une catastrophe. Du reste, il ne pouvait distinguer les parois du puits, derrière le grillage où il collait sa face.
Le cuvelage aurait bon besoin d'être refait, car l'eau filtre de tous côtés ... Quelques gouttes avaient d'abord sonné sur le toit de la cage, comme au début d'une ondée; et, maitenant, la pluie augmentait, ruisselait, se changeait en véritable déluge. Sans doute, la toiture était trouée, car un filet d'eau coulant sur son épaule, le trempait jusqu'à la chair. Le froid devenait glacial, on enfonçait dans une humidité noire, lorsqu'on traversa un rapide éblouissement, la vision d'une caverne où de hommes s'agitaient, à la lueur d'un éclair. Déjà on retombait au néant.
C'est le premier accrochage. Nous sommes à 320 m.
Levant sa lampe, il éclaira un madrier des guides, qui filait ainsi qu'un rail sous un train lançé à toute vapeur; et, au-delà, on ne voyait toujours rien. Trois autres accrochages passèrent, dans un envolement de clartés. La pluie assourdissante battait les ténèbres. Cette chute devait durer des heures. Il souffrait de la fausse position qu'il avait prise. Lorsque la cage, enfin, s'arrêta au fond, à 554 m, il s'étonna d'apprendre que la descente avait duré juste une minute.

Emile Zola

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