IMMIGRATION



Après avoir reçu leur certificat d'embauchage, les futurs ouvriers sont photographiés avec des pancartes précisant leur nom et leur fosse d'affectation. Les photos découpées seront annexées à leur livret de travail.

L'épopée charbonnière doit beaucoup aux immigrés, le bassin minier ayant été théâtre d’un gigantesque brassage humain avec 30 nationalités recensées. La première veine de charbon de la région a été découverte sous l’impulsion…d’un Belge. Peu après la catastrophe de Courrières, des Kabyles sont embauchés. Puis il y eut les Italiens, les Tchèques et surtout les Polonais, la plus importante des communautés. Après-guerre, on fit appel aux Algériens et enfin aux Marocains. Prenant tous pied sur un territoire qu’ils ont fait prospérer et modelé, apportant leurs riches cultures, dont on garde bien des traces.

La consonance du nom de votre collègue sonne polonais, italien, ou maghrébin ? Il ne serait pas surprenant que ses aïeux aient été recrutés pour travailler dans le bassin minier il y a un siècle ou seulement quelques dizaines d'années. L'histoire de la mine est intimement liée dans la région à celle de l'immigration.

« Au fond, on avait tous la peau noire. Et quand on se blessait, on avait tous la même couleur de sang. Donc non, le racisme à la mine, ça n'existait pas », assure Louis Bembenek, dernier secrétaire général du syndicat CGT des mineurs de la région. Henri Dudzinski, fils de mineur polonais et historien de la mine, confirme : « Même si j'ai bien entendu des "sales bougnoules", "sales Français " ou "sales Polaks", il n'y avait pas en général de racisme. Les différences culturelles pouvaient bien provoquer une certaine méfiance, mais dans l'ensemble, ça se passait vraiment bien. » C'est le métier qui voulait ça, sa nécessaire solidarité. Et l'école, qui brassait des gamins de toutes les nationalités. « Mes petits copains français savaient tous dire bonjour à ma mère en polonais. » Et puis l'amour... « J'ai assisté à des mariages italo-polonais ou berbéro-polonais. Quand ton copain est maghrébin ou italien, que tu vas chez lui et que tu tombes amoureux de sa soeur, tu ne te demandes pas si elle est italienne ou marocaine. » Dès le début, la mine n'est pas qu'une affaire de Français. Sa découverte, d'abord. Le premier « immigré » de l'histoire du bassin minier n'est-il pas Jacques Désandrouin ? Né près de Charleroi (B) et propriétaire d'un charbonnage, c'est lui qui entreprend les prospections dans la région d'Anzin. Avec son directeur de recherche Jacques Mathieu, il localise la première veine de charbon à Fresnes-sur-Escaut. Les locaux n'ayant aucune culture minière, on fait appel aux ouvriers belges qui apportent leur savoir-faire technique et tout un vocabulaire qui s'est ancré. Au XIXe siècle, ils vont constituer jusqu'à 40 voire 50 % des effectifs dans les fosses près de la frontière, mais de plus, ce seront des ouvriers qui chaque jour passent la frontière.

L'intensification de l'extraction et le manque de main-d'oeuvre sur place vont nécessiter de faire appel à une immigration plus lointaine. Peu après la catastrophe de Courrières qui fait 1 099 morts en 1906, 900 ouvriers kabyles sont embauchés. Ils ne seront pas plus de 1 500 sur tout le bassin en 1914. Tandis que parallèlement arrivent les premiers Polonais à Lallaing, Guesnain, Wallers et Barlin. Une démarche suggérée par le prince polonais Witold Czartoryski, actionnaire à la Compagnie des mines d'Anzin. Ils viennent des puits de la Ruhr, en Allemagne, on les appelle les Westphaliens. À la veille de la guerre, ils ne sont que 2 000 (y compris les familles). Mais quand il faut reconstruire en 1918, c'est la Stara Emigracia qui va constituer la plus grande expérience de recrutement collectif pour la France. Des centres installés dans différentes régions de Pologne sélectionnent les candidats qui doivent être jeunes et robustes. Mais souvent, ce sont des paysans sans qualification qui déçoivent les compagnies. Lesquelles se tourneront alors de nouveau vers les mineurs de la Ruhr. Entre 1919 et le début des années 30, environ 200 000 Polonais arrivent dans la région, dont 88 % de mineurs. Ce qui n'empêche qu'avec la crise, nombre d'entre eux sont renvoyés de manière indigne.

À la même époque, quelque 6 000 Italiens font de même. Mais c'est surtout à l'après-guerre que l'on fera appel à eux, ainsi qu'aux Algériens qui, au final, seront relativement peu : quelque 4 000 mineurs en 1952.

Les Marocains seront les seuls à être appelés en dehors d'un contexte d'activité prospère. L'arrêt de l'exploitation étant planifié, on a besoin d'eux en tant que main-d'oeuvre temporaire. Ce qui permet de garder de la souplesse, d'autant que les Européens ont de moins en moins envie de travailler au fond. Ils arrivent en masse (en tout, ils seront 78 000) à partir de 1963, embauchés sous des contrats à durée déterminée. Mais donnant satisfaction, ils restent, bien que souvent logés dans des baraquements et ne bénéficiant pas du statut de mineur. Une injustice qui ne prendra fin qu'en 1980 après une grande grève.

Ces vagues successives ont laissé des traces, chacun créant ses commerces, ses associations, et apportant ses traditions. Le communautarisme était prégnant. Les populations qui, au départ, ne pensaient pas rester, étaient souvent rassemblées dans une rue, un coron. Mais tous appartenaient à la même « ethnie », pour reprendre le mot d'Henri Dudzinski : celle des mineurs.


Article de La Voix du Nord vendredi 24 décembre 2010


QUE SONT DEVENUS LES ANCIENS MINEURS MAROCAINS ?

Personne n’ignore aujourd’hui, dans notre région, ce que les Polonais ont apporté aux mines. Pas sûr qu’il en soit de même pour les Marocains. Pourtant les conditions dans lesquelles s’est effectué leur recrutement par les HBNPC sont sensiblement les mêmes. Et leur contribution à l’économie du Nord et du Pas-de-Calais n’est pas moins méritante.

Aux confins de l’Atlas

S’appuyant sur un contrat passé entre l’État français et le Royaume du Maroc, les recruteurs qui connaissaient le pays pour y avoir vécu au temps du Protectorat, sont allés prospecter aux confins de l’Atlas, du côté de Marrakech, Ouarzazate, Agadir ou Taroudant. Avec un nom qui revient souvent : M. Mora qui a joué un rôle important dans ce recrutement effectué avec le concours des autorités locales.
Taroudant est la commune d’où est originaire Abdellah Samate, président de l’Association des mineurs et anciens mineurs marocains située à Dechy. Comme lui en 1963, des milliers de jeunes Marocains, vivant dans une ruralité profonde, illettrés pour la plupart, se sont laissés convaincre d’aller travailler en France dans les mines de charbon, essentiellement en Lorraine et dans le Nord - Pas-de-Calais. « Une main-d’œuvre pas chère, autorisée et encadrée… Mais on a oublié qu’il s’agissait d’êtres humains »dit M. Samat.
Au contraire des Polonais qui, pour nombre d’entre eux avaient travaillé dans les mines de Westphalie, les Marocains ne connaissaient rien aux métiers de la mine, rien des risques qu’ils couraient, rien de la silicose. Ils ont été mis au travail sans ménagement, envoyés sur les tâches les plus rudes, dans les endroits les plus dangereux. Et pendant des années, sans doute un peu naïfs, ils n’ont rien dit, travaillant toujours plus pour gagner plus.

Contrat de 18 mois

Pour mieux les maîtriser et prévenir d’éventuelles revendications, à partir de 1967, ce sont des contrats de 18 mois qui étaient proposés. Le moindre faux pas et c’était le retour au pays. Même chose en cas de maladie, silicose, surdité… 90 % des personnes concernées ont signé ; incapables de se défendre. « Ce contrat a fait des dégâts jusqu’en 1980 » poursuit M. Samate. Et les mineurs marocains n’avaient rien à attendre de leur roi, Hassan II à l’époque, soucieux de normaliser les relations entre les deux pays ébranlées par l’affaire Ben Barka.

Grève de deux mois

Progressivement, les mineurs marocains ont pris conscience de la discrimination dont ils étaient l’objet. En 1980, éclate une grève qui n’était pas « officielle » puisque les mineurs marocains n'étaient pas syndiqués. Pas toujours bien comprise, elle a néanmoins permis de faire avancer les choses. Enfin, les Marocains se voyaient accorder le statut de mineur qui leur avait toujours été refusé. La chose était extrêmement importante car du même coup ils obtenaient le droit au congé de reconversion, aux pré-retraites, à la retraite… à un moment où les puits de mine fermaient les uns après les autres. Mais c’était un leurre car les mineurs marocains remplissaient très rarement les conditions nécessaires. Des aides au retour étaient également accordées mais ceux qui en ont bénéficié ont très vite déchanté… Les sommes allouées étaient très largement insuffisantes pour se réinstaller au pays. Et la détresse dans laquelle ils se sont retrouvés, a découragé nombre de ceux qui étaient encore en France. Les silicosés ont même vécu des moments terribles. Dans l’impossibilité d’être soignés, sans oxygène, les plus atteints sont morts étouffés quelques mois seulement après leur retour.
D’où cet autre conflit qui a éclaté en octobre 1987, lorsque les Houillères ont incité les mineurs marocains à accepter l’aide au retour. La grève a été très dure. Elle a duré deux mois. Les puits étaient bloqués, le charbon ne pouvait plus remonter. Mais elle a permis d’obtenir des garanties pour le congé charbonnier, la reconversion et la protection sociale pour ceux qui, malgré tout, acceptaient de rentrer au pays.
Et puis il y avait la question des enfants, nés en France, qui ont grandi en France, scolarisés en France. Au Maroc, pouvaient-ils se sentir chez eux ? Alors beaucoup sont restés, malgré les problèmes d’intégration, le racisme. Malgré la discrimination qui n’a jamais cessé. Malgré les difficultés croissantes d’accès aux services sociaux et services de santé
La plupart des mineurs marocains restés dans notre région, soit environ 3 000 personnes, vivent encore aujourd’hui dans les corons, occupant des maisons rarement rénovées et qu’ils n’ont jamais pu acheter, à l’inverse des autres ressortissants des Houillères.

L’Association des mineurs et anciens mineurs marocains du Nord - Pas-de-Calais continue de défendre la cause de ceux qui ont du mal à faire valoir leurs droits. Elle compte entre 120 et 140 adhérents et emploie 3 personnes pour traiter environ 1 500 dossiers chaque année. Abdellah Samate (photo ci-dessus) est président de l'association depuis qu'elle a été créée en 1989-90 33, rue Casimir-Beugnet – 59187 Dechy
Courriel : ammn59-62@wanadoo.fr Tél. 03 27 96 23 34 – Fax 03 27 98 14 76


Philippe Vincent-Chaissac L'Écho du Pas-de-Calais n°89 Déc/Janvier 2008

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